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« Je doute que pareille douleur « améliore » - mais je sais qu'elle nous approfondit ».
Nietzsche, Le Gai Savoir
La maladie mortelle fournit à la littérature un motif par essence tragique. Elle n'apparaît pas comme un thème bien neuf1: la littérature du dixneuvième siècle, notamment, s'est étendue sur la tuberculose et la syphilis, celle du vingtième siècle sur le cancer. Dès avant l'apparition du sida, Susan Sontag constatait dans La Maladie comme métaphore l'impact, à leur époque, de ces maladies dont on ne comprenait pas le processus et qui, de ce fait, ont inspiré à la littérature de nombreuses métaphores : « les métaphores liées à la tuberculose et au cancer laissent entendre qu'un processus vivant et aux résonances particulièrement hideuses est à l'oeuvre » (15). Cependant, le renouveau littéraire apporté par la profusion d'oeuvres sur le sida a permis de porter un éclairage nouveau sur cette forme d'autobiographie particulière qu'est le témoignage d'un homme atteint d'une maladie mortelle. Georges Cesbron peut ainsi parler d'un « bon usage des maladies » : « Toute époque connaît des maladies littérarisables », note-t-il, et le sida est, pour les années 1990, une nouvelle thématique littéraire (333). La forme autobiographique amène aussitôt à l'esprit la question de la sincérité de !'auteur-narrateur2, à quoi s'ajoute, dans le cas des récits de maladies et particulièrement du sida à l'époque de son apparition, le constat d'une nécessaire mise à nu impudique, voire scandaleuse.
Les deux romans autobiographiques sur lesquels nous allons nous pencher, Le Neveu de Wittgenstein de l'Autrichien Thomas Bernhard (1931-1989)3 et À l'ami qui ne m 'a pas sauvé la vie d'Hervé Guibert ( 1 955-1 99 1 )4, relèvent de cette littérature de la souffrance. Ils portent pourtant un masque particulier : leurs auteurs décrivent leur souffrance, mais, se plaçant tous deux sous le signe de l'amitié, ils décrivent surtout la souffrance d'un ami-modèle, qui servira de guide initiatique sur le chemin de la mort annoncée. Les titres choisis l'indiquent ; celui de Guibert de façon manifeste, et celui de Bernhard également dans son sous-titre : Une amitié (Eine Freundschaft).
Le Neveu de Wittgenstein, récit à la première personne, a comme point de départ le séjour du narrateur, qui représente Thomas Bernhard, en 1 967, à...





